Une force irrépressible, une voix intérieure, une certitude inexplicable… Les manifestations de l’intuition sont multiples. Et nous en avons tous fait, un jour ou l’autre, l’expérience. Petit précis à l’usage des inconditionnels comme des sceptiques.

Erik Pigani

Femme voile

L’intuition

Ce matin-là, Jean-François a acheté un quotidien. « Je ne sais pas pourquoi, raconte-t-il, je n’en achète jamais. Quelque chose m’y a poussé. J’ai ressenti la même sensation quand je l’ai ouvert à la page des petites annonces. Immédiatement, j’ai repéré un appartement en vente. Il se situait dans un quartier où j’avais toujours rêvé d’habiter. Je suis allé le visiter. Nous y vivons depuis vingt ans. »

Notre vie est traversée par ces moments quasi magiques où nous sommes amenés à faire une action inhabituelle qui bouleverse notre quotidien… Répondre à cette injonction intérieure, c’est écouter son intuition. Selon “Le Petit Robert”, le phénomène intuitif est une « forme de connaissance immédiate qui ne recourt pas au raisonnement ». Ce qui laisse supposer que nous possédons un système de pensée faisant appel à d’autres processus que ceux de l’intelligence rationnelle.

Une reconnaissance scientifique

Peut-on pour autant se fier à ce sixième sens ? Non, répondaient jusqu’à présent la majorité des scientifiques. Surgie du néant, ne passant par aucun de nos cinq sens, l’intuition n’avait pour eux… aucun sens. Pourtant, certains ont mené des recherches sur ce phénomène troublant. En 1998, deux célèbres neurologues, Antonio Damasio et Antoine Bechara, travaillant sur les réactions de notre système nerveux lors de décisions « à risques », ont fait, au collège de médecine de l’université de l’Iowa, aux États-Unis, une expérience étonnante. Seize personnes étaient face à quatre jeux de cartes retournés. Chacune recevait une mise de départ de deux mille dollars. Les jeux comportaient tous des cartes gagnantes et des cartes perdantes. Lorsqu’un participant en tirait une gagnante, son système nerveux réagissait normalement. A l’inverse, il s’affolait et réagissait en envoyant un « signal d’alarme » quand le joueur était sur le point d’en retourner une « mauvaise ». Comme si son esprit était capable de « sentir » à l’avance une bonne ou une mauvaise carte…

Les deux neurologues en ont conclu que « ce mécanisme inconscient dirige le comportement et qu’il doit être ajouté à ceux reconnus comme nécessaires au raisonnement rationnel… » Depuis, l’intuition est devenue un vrai sujet de recherche. De nombreux laboratoires travaillent aujourd’hui sur cette faculté de « pressentiment ». Le directeur du département de psychologie de l’université d’Amsterdam, Dick Bierman, est formel : « Nos expériences démontrent que notre esprit est capable d’anticiper, de faire un petit saut dans le futur, pour nous prévenir d’un danger. »

Décoder les signes

Georges Soros, homme d’affaires hongrois et l’un des grands financiers actuels, avoue que, pour gérer son portefeuille, il ne procède pas de façon rationnelle. Tout mauvais placement provoque chez lui des douleurs dorsales aiguës. Ce signal lui indique que les choses vont mal tourner… Chacun a son « détecteur personnel ». On peut « flairer » un danger physiquement – chair de poule, nœud à l’estomac… –, ressentir immédiatement une attirance ou un rejet, « entendre » une idée s’imposer, « voir“ une image ou un symbole…

L’intuition se reconnaît aussi à son caractère fulgurant. Trouver brusquement la solution d’un problème sur lequel vous planchez depuis un mois, c’est de la logique. Votre cerveau a trié des informations et, à votre insu, en a tiré une conclusion. Il répond donc à une question. Pour l’intuition, c’est exactement l’inverse : nous obtenons la réponse avant de poser la question. Joséphine, responsable de la présélection des élèves dans une grande école constate : « Dès qu’ils entrent, je sais s’ils sont aptes ou non à suivre notre cursus. Je ne dis rien, je laisse l’équipe pédagogique prendre la décision. En vingt ans, je ne me suis jamais trompée ! »

L’empathie – notre capacité à ressentir ce que l’autre ressent – est une autre manifestation de notre sens intuitif. Cette qualité est au cœur de la relation thérapeutique. « Comment avoir un geste soignant juste sans intuition ? » demande Nathalie Alvarez, somatothérapeute et directrice de l’Ecole du corps-conscience, à Juvignac, dans l’Hérault (T. : 04.67.69.13.70). « Cette faculté permet de lire, dans le corps de l’autre, des informations impossibles à percevoir autrement. C’est un état qui nous relie à notre humanité, à la compassion. On n’a plus besoin de “faire”, chaque geste s’effectuant de lui-même, comme si on était guidé. »

Éviter les leurres

Fidèle alliée pour certains, l’intuition est un faux ami pour d’autres, car elle ne se vérifie pas toujours. « Si certaines intuitions se révèlent fausses, c’est généralement parce que l’on a pris ses désirs pour des réalités ! explique la psychologue américaine Frances Vaughan. Ce n’est pas la vue intuitive qui est erronée, mais la projection que l’on a faite sur une situation. » Désir et projections faussent en effet notre interprétation. « Ma mère a en général de très bonnes intuitions, explique Juliette, 28 ans. Mais, dès qu’il s’agit de mes petits amis, elles sont toujours fausses car, manifestement, elle projette ce qu’elle voudrait pour moi… »

Autre obstacle, nos peurs. « La plupart d’entre elles prennent leur source dans nos expériences passées, explique la psychothérapeute Catherine Balance. Nous les avons intégrées et elles sont devenues des croyances. » Notre système de pensées et nos valeurs sont bâtis sur ces croyances inconscientes. Des auto-affirmations telles que « cela ne se fait pas », « l’amour n’est pas pour moi », « je suis trop vieux » limitent l’interprétation d’une information intuitive. Enfin, l’enthousiasme n’est pas toujours bon conseiller : il peut témoigner d’une agitation mentale qui ne permet pas de percevoir clairement une intuition. « J’étais folle de joie à l’idée d’avoir ce poste. Lors de l’entretien d’embauche, j’ai interprété des signes de simple politesse comme une confirmation que j’étais l’élue, raconte Anne-Marie. La suite m’a fait déchanter. » Mieux vaut la certitude tranquille que l’excitation.

Depuis le milieu des années 80, cultiver ses facultés intuitives est devenu un « must » du développement personnel. Rares, aujourd’hui, sont les thérapies qui n’incluent pas cette « autre intelligence ». Au point qu’un psychologue américain, David G. Myers (In “Intuition, its Powers and Perils”, Yale University Press, 2002), pourtant convaincu de l’existence et des bienfaits de notre sixième sens, dénonce les dangers de cette vogue qui ouvre la porte à tous les charlatans…

Se rendre disponible

La thérapeute australienne Judee Gee considère l’intuition non comme un outil ésotérique, mais comme le moyen de renouer avec ses sensations profondes, et donc de renforcer sa confiance en soi. « Nos stagiaires ressentent à l’intérieur d’eux quelque chose qui ne demande qu’à s’exprimer, explique-t-elle. Parfois, ils ont eu des expériences prémonitoires ou des sensations physiques étranges. Mais tous éprouvent un besoin impérieux de prendre contact avec cette partie d’eux-mêmes. » Pour la thérapeute, ce processus suppose de se « rendre disponible », en créant un « vide intérieur ». Mais lâcher prise, c’est se retrouver confronté à soi, un risque parfois difficile à prendre…

« Pour aider les stagiaires à dépasser leurs blocages, nous avons recours à des techniques de massages et à des méthodes psycho émotionnelles, comme le rebirth (technique d’expansion de la pensée fondée sur la respiration), poursuit Judee Gee. Lorsque ce travail de base est engagé, ils retrouvent peu à peu confiance en leurs perceptions intérieures. » Se laisser guider par son intuition, c’est tout sauf être téléguidé… Savoir l’accueillir et l’écouter sans lui prêter plus que ce qu’elle donne est alors la meilleure manière de pouvoir vraiment s’y fier.

Psys et intuition

Le psychiatre suisse Carl Gustav Jung, fondateur de la psychologie analytique, explique que, pour reconnaître le monde extérieur, notre conscience utilise quatre fonctions psychiques : la sensation, la pensée, le sentiment et l’intuition. Cette dernière apporte des informations complémentaires, inaccessibles à nos cinq sens.

Le neuropsychiatre italien Roberto Assagioli, fondateur de la psychosynthèse, a inventé la notion de « supraconscient », zone supérieure de notre inconscient, d’où nous sont envoyées intuitions et grandes inspirations artistiques, philosophiques ou scientifiques.

Le psychiatre américain Stanislav Grof, fondateur de la psychologie transpersonnelle, a établi une cartographie de la psyché. Y sont classés tous les états modifiés de conscience, dont l’intuition, qui peut prendre différentes formes : créativité, inspiration, illumination, révélation.


Les six voies du sixièmes sens

Quelques conseils pour développer son sens intuitif : 

Méditez régulièrement. Quelle que soit la technique adoptée, vous clarifierez votre esprit et créerez un « espace intérieur de disponibilité ». Pratiquez si possible à heure fixe, le matin de préférence et dans un lieu consacré exclusivement à cet usage.

Écoutez vos sensations physiologiques. Prêtez attention à toutes les réactions de votre corps et essayez de déterminer leur signification.

Apprenez le calme. Réservez-vous des moments de solitude, pour vous retrouver face à vous-même et faire le point.

Testez vos facultés. Dans la journée, faites des mini-expériences. Essayez, par exemple, de deviner qui vous appelle au téléphone. Si vous pensez tout à coup qu’un de vos proches ne va pas bien, appelez-le…

Tenez un journal de bord. Chaque jour, reportez-y toutes vos intuitions spontanées (qu’elles se révèlent justes ou non), ainsi que vos sensations physiques : vous comprendrez mieux votre fonctionnement et pourrez faire la différence entre projections et informations.

Dites toujours la vérité. Si vous vivez dans le mensonge, vous ne percevrez que des mensonges…

Source de l’article: Psychologies.com
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